à propos de l'harmattan bd :entretien avec christophe cassiau-haurie

Il y a 3 mois 156

Peux-tu nous expliquer d’où provient ton intérêt pour la bande dessinée africaine ?

Essayer de comprendre les raisons d’une passion ou d’un hobby revient parfois à faire un retour en arrière, vers son enfance, celle qui scintille comme un paradis perdu. J’ai été élevé à Douala, la ville principale du Cameroun, jusqu’au Lycée. C’était une époque où le pays était sans télévision, avec un seul journal national, le Cameroun tribune, organe quasi-officiel du parti unique au pouvoir, l’UNC (L’Union Nationale Camerounaise) et surnommé par la population « le journal des bonnes nouvelles ».
Il y avait peu de chaînes de radio si ce n’est RFI, Radio France Internationale, qui n’émettait qu’à certaines heures. Le téléphone était peu répandu également et pour ma part, il n’y en avait pas à la maison. Enfin, en raison du mauvais état des routes – ou plutôt des pistes –, chaque sortie de la ville était une expédition, ce qui fait que nous voyagions peu dans le pays, hormis durant des vacances prolongées.
Mes seules évasions étaient le sport, le cinéma tous les samedis soirs et la lecture.
Mon père achetait le Cameroun Tribune à un revendeur dans la rue ou dans un des kiosques qui jalonnaient les différents boulevards et avenues de la ville et qui portaient souvent les noms d’hommes politiques français vivants ou morts. Dans ce journal, une page m’était « réservée », celle où il y avait des mots croisés, un ou deux strips, un dessin d’humour et surtout "Le jeu des sept erreurs". A son retour du travail, mon père, cet homme si distant, me prenait alors sur ses genoux et nous nous amusions, juste avant le repas, à traquer les erreurs laissées volontairement par les dessinateurs de l’époque, Tita’a ou Lemana Louis-Marie. Il avait la gentillesse de me laisser quasi-systématiquement trouver la dernière erreur, la septième, celle qui compte. Il y a quelques années, à chaque fois que je faisais ce jeu avec mes filles, j’y pensais, voyant cela comme un fil conducteur de ma vie.

C’est également par la bande dessinée et le dessin que je me suis ouvert au monde. Au début de l’adolescence, j’ai commencé à acheter des fumetti dans les kiosques de rue : Blek le roc, Zembla, Capt’ain Swing, Long Rifle, En piste, etc.. Il m’en reste encore quelques-uns que je garde précieusement avec le prix affiché dessus, 350 Fcfa, soit 7 FF de l’époque. A l’époque, ces BD, du fait de leur prix et leur poids, inondaient tout l’Afrique et étaient très populaires. C’était presque les seules BD que l’on voyait d’ailleurs.
Pour moi, les années 70 ont aussi été celles de la découverte de ma première BD en noir et blanc, celle de Sam Monfang « l’invincible policier » dessiné par Kiti, qui paraissait dans La Gazette.
Mais à l’époque, je ne savais rien de la BD, je n’avais aucune référence. Je pensais que Kouakou et Calao – que j’appréciais beaucoup - étaient des revues camerounaises ou africaines alors qu’elles étaient éditées avec le soutien de la coopération française.
Elles étaient en vente à 25 FCFA à un kiosque à journaux à côté du stade, en face de la cathédrale. J’avais découvert Astérix et Tintin au Centre Culturel Français, ma seconde maison, mon refuge, l’endroit où je passais beaucoup de temps. Pendant longtemps, je me suis contenté de récolter des informations sur les BD d’Afrique, de collectionner des numéros de revue, des albums de bande dessinée, de découper des articles, de dévorer tout ce qui pouvait être écrit sur ces images qui avaient bercé mon enfance au Cameroun. Puis, il y a 15 ans, je me suis lancé et j’ai rédigé mes premiers articles.

Comment est née la collection BD de l’Harmattan ? Quels étaient ses objectifs et sa ligne éditoriale à son lancement ?


J’ai commencé à écrire sur la bande dessinée en Afrique en 2007 avec des articles sur l’histoire de la BD dans différents pays et en Europe. Je me suis rendu compte qu’en un article de quatre pages, je pouvais résumer l’ensemble des albums publiés par des auteurs africains en Europe alors que je savais qu’il y avait des talents sur place, totalement méconnus au nord. Alors, j’ai entrepris de faire le tour des différents éditeurs en leur proposant une collection d’auteurs africains, une collection « genrée » en quelque sorte, avec toutes les limites que ce type d’initiatives suppose. L’objectif était aussi de montrer une Afrique différente de celle présentée habituellement. Le risque de ce genre de ligne directrice est de tomber dans une niche et de ne jamais toucher le grand public ou un lectorat plus diversifié. Et effectivement, il a pu nous arriver de tomber dedans, à notre corps défendant.

Peux-tu nous parler de ton travail de directeur de collection : comment s’établit le choix des ouvrages ? Comment accompagnes-tu les publications ?


Je pense que je travaille comme beaucoup d’autres directeurs de collections. Il y a des projets plus ou moins bons que l’on me propose et puis il y a la veille que je fais régulièrement sur les réseaux sociaux, le bouche-à-oreille, les rencontres lors de salons et festivals ou de voyages que je fais sur le continent ou en France, etc. C’est un travail qui est beaucoup basé sur l’échange, les relations, le dialogue, comme tout projet. Chaque album est une mini-aventure ! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je le fais puisque je ne vis pas du tout de ça, cela reste un passe-temps et une passion.

Quels sont les beaux succès de la collection ou ce que tu considères être, à tes yeux une réussite (une édition patrimoniale, un auteur auquel tu es attaché…) ?


Il y en a beaucoup ! Je pense à la série Alphonse Madiba dit Daudet de Al’Mata et Edimo, qui est à la fois une réussite éditoriale, artistique et commerciale mais aussi un nouveau regard sur l’immigration. Une autre série également que j’aime beaucoup est Laf lafrikain, de Moss, dont les trois albums constituent une belle découverte humoristique de la vie rurale en Afrique
Il y a aussi la première autobiographie d’un auteur d’Afrique que nous avons éditée en 2013, Le Guerrier Dendi, du nigérien Sani, un album superbe et poignant qui aurait mérité un meilleur accueil.
Mamie Denis, le premier album d’Adjim Danngar est aussi, pour moi, une vraie réussite artistique.
Je ne peux pas ne pas citer l’adaptation de la pièce de théâtre Mahoraise, Le Turban et la capote, de Nassur Attoumani et Luke Razaka, qui aborde le sujet de la culture comorienne et de son adaptation à la République.
Et puis, il y a quelques belles aventures, comme Légère amertume, une histoire du thé, dont les droits ont été rachetés par un éditeur brésilien, Le Cauchemar d’Obi qui a reçu le prix Couilles au cul au Festival d’Angoulême 2019, ou même Les dessous de Pointe noire du virtuose KHP, prix panafricain de la BD 2019.
Enfin, avoir pu rééditer une partie du patrimoine graphique de la BD congolaise (RDC) est également une grande fierté : Cap sur la capitale de Tshibemba, Mokanda illusion de Mongo Sisé, etc.
Mais je risque de faire des jaloux, si je ne les cite pas tous (sourire) alors, je dirais que pour moi, la plus belle des réussites est d’avoir édité des artistes de tous les pays du continent !

Tu es aussi scénariste de certains ouvrages publiés dans cette collection : peux-tu nous en dire quelques mots ?


Je fais effectivement de temps à autres des scénarios dont l’action se déroule quasiment toujours en Afrique et très souvent avec des auteurs du continent.
Il ne s’agit pas de ma principale activité, loin de là, je le fais quand un sujet me plait, quand j’ai en tête une petite musique que je souhaite faire partager à un public. Mais ce n’est pas un travail que je fais en priorité, mon travail d’historien et de chroniqueur ainsi que d’éditeur me prend bien plus de temps et a beaucoup plus d’importance à mes yeux. Quand je vois le travail que font certains scénaristes, j’ai des scrupules à me considérer comme l’un des leurs. Donc il m’est arrivé de produire des scénarios, non seulement pour ma propre collection mais aussi pour Glénat, Des bulles dans l’océan ou Caraibéditions, mais je n’ai que peu d’ambition en la matière.

As-tu le sentiment d’avoir contribué à donner de la visibilité aux auteurs africains ?

C’est très autocentré comme interview ! Mais, oui, résolument. Entre mes 240 et quelques articles, mes dizaines d’interviews, mes 8 essais et livrets d’exposition, mon dictionnaire sur la BD d’Afrique, le chapitre Afrique du Dictionnaire de la BD d’Hachette, j’ai beaucoup produit et continue de le faire.
En tant que directeur de collection, j’ai publié, à ce jour, environ 45 albums, permettant à un certain public de découvrir une BD parfois loin des canons franco-belges. Enfin, l’organisation du 1er Salon des auteurs africains de BD en 2010 a constitué le premier évènement du genre en Europe. A ceci, je peux rajouter des dizaines d’interventions, conférences, tables rondes ou stages à travers beaucoup de pays et aussi le lancement de la plateforme AfriBD. Et tout cela a porté ses fruits puisqu’en ce moment, la BD d’Afrique décolle bien, que ce soit localement ou en Europe, et c’est super, quand on voit d’où on vient.
Evidemment, je n’étais pas tout seul, d’autres ont également écrit et puis, surtout, les auteurs africains ne doivent qu’à leur talent le succès qu’ils commencent à rencontrer. Mais oui, je crois que j’ai bien mérité de la cause.

Quels sont les projets pour les mois et années à venir ?

A part survivre au Coronavirus ? Eh bien, on a quelques albums en gestation actuellement, mais comme tout le monde, nous restons frileux à l’idée de les sortir en pleine pandémie.
A titre personnel, j’ai pas mal de projets pour cette année 2021, en dehors de mes articles sur Africultures [1] : un livre sur l’histoire de la BD en Côte d’Ivoir,e en attente chez un éditeur, une exposition déjà prête, avec son livret, sur les fumettis malgaches, pour le prochain SoBD en décembre et la responsabilité d’une exposition à venir au Musée africain de Namur en septembre : Le Congo mis en cases. J’ai également rédigé le chapitre intitulé Comics in colonial Africa pour l’encyclopédie en ligne d’Oxford University Press, qui doit sortir d’ici peu. En matière d’album, Albert Tshisuaka et moi sortons aux éditions Des bulles dans l’océan Les éternels de Ponthierville, une histoire policière qui se déroule au fin fond du Congo dans les derniers temps de la colonisation.
Comme vous pouvez le constater, les confinements et couvre-feux m’ont plutôt bien réussi…..

Propos recueillis par Jean-Philippe Martin.

voir La collection L’Harmattan BD

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