Chronique : En falsh -2- On bougera pas (Delcourt)

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À la recherche d’une nourrice pour cacher sa marchandise, Modi demande à son R.P. (relation publique) d’assister à l’assemblée générale des copropriétaires de son bloc. Le lieutenant identifie rapidement une jeune mère aux abois, incapable de payer ses cotisations. Lors de cette messe, les participants pointent surtout le délabrement des communs. Il existe bien des subventions en tout genre, seulement les dossiers sont compliqués à constituer. Madame Diarra prend les devants et tente de mobiliser la troupe. Son volontarisme trouve un écho favorable dans les rangs de l’opposition municipale, mais provoque réciproquement l’hostilité des grands frères.

Le scénario de Patrick Wong (dit Oz) poursuit son étude de la banlieue et de ses codes. L’auteur aborde deux phénomènes qui s’alimentent subtilement, à savoir le sentiment d’appartenance au milieu et la sensation d’abandon par la société. La narration garde un aspect choral, avec de nombreux personnages qui évoluent au sein de cette cité. Point d’orgue de ce second volume, les vendeurs de drogues voient leur ascensions freinée par des bailleurs endettés. Les charges pèsent sur les finances des petits-gens alors que la crasse s’entasse en bas des H.L.M. Le ras-le-bol est atteint, une véritable aubaine en cette période d’élection. Les partis battent campagne et le temps des promesses des uns s’oppose à la légèreté de la saison des flirts des autres.

Bastien Sanchez cerne son crayonné d’un trait fin, d’une épaisseur invariable et souvent rectiligne. Malgré l’épure du rendu, l’artiste capte admirablement les postures et donne du mouvement à l’inaction. Ainsi, il cadre un « charbonneur » de manière à apporter un intérêt singulier à son attente, l’arrière-train vissé sur un fauteuil de fortune contre le mur d’un hall aussi sale qu’une route passante. Les décors sont très peu naturels. Le béton a une place essentielle dans ce quotidien rude. Le matériau est froid, résistant, âpre et surtout gris. Le dessinateur en extrait la substantifique moelle et pose ses valeurs de la sorte, s’étendant du noir au blanc par un dégradé lourd de sens. Le visuel est abrupt et sévère comme le propos des auteurs, l’un soulignant l’autre et inversement. La couverture propose un contre-champ de celle du tome précédent. Cette construction graphique vise à montrer une confrontation et une infériorité, laissant peu de doute sur les espoirs de certains protagonistes.

Annoncé initialement en plusieurs récits étendus sur six années de parution, le titre inaugural a été une des victimes silencieuses du confinement de mars 2020. La couverture médiatique dans la presse généraliste et les rencontres spécialisées ont été décommandées au profit de reportage sur l’origine du virus et sur l’imbroglio des masques. Face à cet évènement planétaire, les nouveautés (même soutenues par une forte mise en place) n’ont pas trouvé leur public. Seuls les titres établis ont vivoté grâce au click & collect et à la livraison à domicile.

Dans ces conditions, On bougera pas clôt l’épopée en Falsh. Les auteurs ont adroitement transformé une saga en diptyque permettant, de surcroît, au lectorat de s’immerger dans la vulgate du quartier, des regards baissés et de ces vies emprisonnées par des barres d’immeubles.

Par Y. Machado

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