Chronique : Le ciel pour conquête (Delcourt)

Il y a 1 mois 44

A mélie est pieuse et mal mariée à Hans Aldebert, marchand et bien de sa personne. Amélie rêve de voler pour appréhender le monde à la manière de Dieu, d’en haut… ce qui n’est pas de goût de son mari qui y voit là quelques sorcelleries et pour qui une épouse se doit de diriger sa maison et le satisfaire. Ainsi en est-il dans la bonne bourgeoisie hollandaise en ce XVIIe !

Si Yudori est une découverte pour l’Hexagone, il n’en est pas de même pour nos amis transalpins chez qui est déjà paru La scelta di Pandora, ou pour les abonnés de la plateforme Lezhin, sans parler de ceux qui ont pu lire The Curious Case of the Ring Brothers dans le texte. Le ciel pour conquête est donc la première bande dessinée éditée en France de la jeune autrice coréenne et le moins que l’on puisse dire, en plagiant Corneille, est qu’elle est jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années!

À l’évidence, Yudori refuse la simplicité. Le choix de Pandora était pour elle l’occasion d’évoquer le métissage culturel, la condition des femmes, la perception du handicap ou l’omniprésence du patriarcat et des... chats. Il en est serait presque de même sur son dernier album, à l’époque près, puisqu'ici la Hollande de Vermeer remplace l’Amérique de 1850. En tant que scénariste, il est (au moins) une qualité à attribuer à Yudori, celle de savoir, dans un contexte historique marqué, aborder des thématiques des plus actuelles… démontrant, malheureusement l’universalité de ces dernières. Mais ici, il serait plutôt question de domination, d’effacement, mais aussi, et surtout, d’affirmation et d’émancipation à l’instar d’une Amélie, trop brillante pour accepter de rester à la place que ce siècle s’évertue à lui voir tenir. Si le propos est ouvertement féministe, il l’est sans excès avec intelligence et une forme de raffinement, d’esthétisme, voire d’humour propre au manga. Autre particularité, cet album est un hybride qui relève autant du roman graphique par sa volumétrique que du meilleur des productions du Pays du matin calme ou du dessin d’illustration. Ce faisant, le trait et le verbe se jouent des styles et des figures graphiques pour donner à la lecture une dimension qui sait être ludique tout en remettant dans une perspective très contemporaine les sujets abordés.

« Je fais des BD parce que je les aime, pas pour me sentir comme un dieu », disait Yudori dans une interview à Fumettologica en 2019. Qu’il en soit encore longtemps ainsi, car Le ciel pour conquête est probablement LA belle surprise de la rentrée 2022.

Lire la Suite de l'Article