Chronique : Les cinq vies de Lee Miller (Steinkis)

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N ée dans une famille libérale et progressiste de l’Est des États-Unis, Lee Miller (1907 – 1977) a dès sa naissance été baignée dans un univers où la curiosité et les arts étaient encouragés et célébrés. Une sordide agression sexuelle subie à l’âge de sept ans va cependant la traumatiser. Si le monde peut être beau, il est aussi dangereux et cruel. Transformée par cette épreuve terrible, elle décide que personne ne jamais ne l’empêchera de vivre selon ses goûts. Passées une fin d’enfance difficile et une adolescence rebelle, elle deviendra, tour-à-tour modèle, muse des surréalistes, photographe (après avoir appris les secrets du métier auprès de Man Ray), grande voyageuse, reporter de guerre (elle sera une des premières à pénétrer et montrer l’horreur des camps de concentration nazis) et même, à la fin de sa vie, autrice de livres de cuisine.

Sous un air de biopic classique, Eleonora Antonioni réussit la gageure de faire revivre son héroïne (et quelle héroïne !) et son for intérieur, ainsi, indispensable pour bien comprendre une personnalité, l’air du temps de son époque. En effet, outre les informations attendues et une foule d’anecdotes célèbres, la scénariste a intégré à son ouvrage d’innombrables détails extrêmement révélateurs. Cela peut être sous la forme d’un simple petit texte explicatif ou, plus impressionnant, par une modification totale de la mise en scène. Ainsi, les Années folles sont construites comme une affiche Art Déco, tandis que la guerre se retrouve gainée de fils barbelés. Lee a participé à la popularisation des portraits solarisés avec Man Ray ? Quelques cases se retrouvent logiquement hachurées afin de donner l’illusion de cette technique particulière. L’effet d’immersion est total et souligne avec force les choix et les décisions parfois abrupts de cette femme semblant toujours fuir une menace venue de son passé.

Il va sans dire que les pages sont également rythmées par les images prises par l’artiste au fil de sa carrière. Des fois reprises telles quelles, mais le plus souvent intégrées au découpage comme autant de marqueurs ou étapes d’une vie menée tambour battant. Si le dessin au trait ne montre rien sortant vraiment de l’ordinaire, la mise en couleurs étonnante – une surprenante bichromie en jaune - rehausse tout l’album en lui ajoutant un ultime degré de cohérence. Cette blondeur, c’était celle de Lee Miller, celle qui la faisait se faire remarquer au sein d’une fratrie et de parents à la tignasse brune. Celle aussi qui attirait tous les regards et la convoitise des hommes. L’adéquation entre le fond du propos et la narration s’avère impressionnante de justesse.

Excellente et très originale évocation d’une véritable battante et actrice de son temps, Les cinq vies de Lee Miller est une lecture saisissante de vérité, soutenue par une exploration psychologique profonde et implacable.

Par A. Perroud

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