la bande dessinée contemporaine en afrique

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En 2014 paraissait la première aventure de Kamer Boy, un chauffeur de taxi de Yaoundé qui, après avoir démarré sa journée par un « pain-omelette spaghetti », se découvrait un super-pouvoir devant l’effondrement d’un immeuble. Dans Tumbu et Okada, les auteurs de Zebra Comics racontent avec humour la société camerounaise. Dans la bande dessinée Androïd night, sortie en 2018, Cédric Minlo et Darius Dada relatent une soirée, à Yaoundé, entre copains, dont les embûches s’accélèrent au gré d’échanges Whats’App. « Pour une fois, on s’est mis à parler des gens de notre entourage, à montrer le véritable mode de vie camerounais, loin des clichés, pour que les lecteurs d’ici puissent s’identifier, et que ceux d’ailleurs découvrent une autre réalité », explique Cédric Minlo.
De tels récits, ancrés dans la vie quotidienne, sont encore rares parmi les publications qui émergent en Afrique. « Les jeunes préfèrent faire des histoires qui se passent ailleurs, qui n’ont rien à voir avec le contexte d’ici. Je leur dis toujours : vous ne pouvez pas faire du manga plus que les Japonais ! » résume Georges Pondy, l’auteur de CATY : ça va chauffer, BD dont l’héroïne travaille à la Cellule anti-terroriste de Yaoundé. « Le Sénégal, comme l’Afrique entière, étaient complètement absents des médias avec lesquels j’ai grandi, se souvient Juni Ba. J’ai absorbé les éléments culturels sénégalais sans les utiliser, tandis que j’ai développé mon style et mon centre d’intérêt autour des cultures occidentales et asiatiques. »

Il suffit de voir des Uraraka Ochako, Ashe ou Seiya de Pegase parmi les cosplayeurs de la dixième édition du Mboa BD festival au Cameroun, de s’intéresser aux albums référence des uns et des autres ou de feuilleter les fanzines de la scène camerounaise pour en faire le constat : l’inspiration des jeunes lecteurs et auteurs vient plutôt d’Asie, d’Europe ou des Etats-Unis. « Certains sont de brillants dessinateurs mais qui ont copié Bleach en changeant juste la coupe de cheveux d’Ichigo, en lui mettant des nattes ! », souligne l’autrice camerounaise Joëlle Epée Mandengue. « Il faut que les auteurs créent véritablement », clame-t-elle.

En cause ? L’absence de bibliothèques publiques pour donner le goût de la lecture ou promouvoir les auteurs locaux et un pouvoir d’achat insuffisant pour en acheter. Les lecteurs ne s’échangent pas d’albums mais des clés usb recueillant anime, mangas, comics craqués sur internet. « J’ai grandi avec Batman et Superman alors, inconsciemment, mes histoires ressemblaient à ce monde-là, qui n’est pourtant pas le mien », acquiesce Nathanaël Ejob, scénariste et dessinateur au sein du collectif Zebra Comics qu’il a cofondé à l’âge de 25 ans, après un déclic. « Ça a été comme un sursaut, l’envie de raconter mes propres histoires. Il ne faut pas s’arrêter à Black Panther mais représenter l’Afrique dans tous les genres de BD : science-fiction, fantasy, action... parce que je pense que l’Afrique a beaucoup d’histoires à offrir. »

Afrofuturisme


Pour l’album Anaki, il a imaginé l’île de Tazeti, « parfaite symbiose entre l’homme, la bête et la technologie », où les vaisseaux humanoïdes croisent des hommes insectes. « La science-fiction n’est pas juste là pour nous emmener dans un autre univers mais pour imaginer le futur de notre pays, construire une conscience. C’est ça le pouvoir de l’afro-futurisme, montrer qu’en Afrique aussi on peut créer un monde incroyable, il faut juste croire qu’on en est capable ! », plaide Nathanaël Ejob. « C’est une façon d’intégrer nos cultures et nos valeurs dans un environnement moderne, dans le quotidien des jeunes connectés : pour valoriser notre héritage et en faire une source de créativité », assure de son côté Hervé Noutchaya, le président du festival de BD du Cameroun, le Mboa BD. « Les jeunes veulent rêver grand », ajoute Martini Ngola, le dessinateur d’Hellalsteen, une histoire post-apocalyptique montrant un pays africain en l’an 3000, envahi par des extraterrestres qui ont mis les Terriens en esclavage. « Une sorte d’allégorie pour parler d’esclavage de façon digeste », poursuit le dessinateur membre du collectif Blacktrek, qui souhaite « aider les jeunes à se projeter malgré les obstacles, qu’ils soient fiers de leur culture ».

Au Zimbabwe, les auteurs du collectif Comexposed s’intéressent eux-aussi au pouvoir de l’afrofuturisme. « Pourquoi les navettes spatiales n’atterriraient pas à Harare au lieu de New-York pour changer ?! », interroge Tinodiwa Zambe Makoni. « Et si les Africains pouvaient aller dans l’espace, à quoi ressembleraient leurs vaisseaux ? A quoi, selon nous, les aliens ressembleraient ? » Son compatriote Bill Masuku, le créateur de Captain South Africa et de Razor-Man, y voit un terrain de jeu à explorer : « Nous avons été laissés pour compte. Laissés pour compte dans les conversations sur le futur. Absents dans les débats sur les univers fantastiques. Muets sur les questions de langues aliens. La toile est vierge pour nous. »

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Extrait de Captain South Africa, de Bill Masuku

« Stories about us »

Des héros futuristes racisés, des villes à la pointe de la technologie où l’on parle en shona, peul, wolof... L’afro-futurisme a le vent en poupe depuis l’adaptation au cinéma du comic Black Panther. Comme si l’envie de créer des supers-héros africains s’était sentie légitimée depuis le succès mondial du film Black Panther, adapté du comic Marvel de Stan Lee et Jack Kirby. « On a réalisé que le reste du monde était prêt à lire nos histoires », avance Tinodiwa Zambe Makoni. Pour l’auteur zimbabwéen Bill Masuku, « Black Panther is not the Messiah of the African Comic Book World », argumente t-il dans un long article en ligne, posté en avril 2020. Comme beaucoup d’auteurs, il n’a pas attendu l’adoubement planétaire de l’adaptation cinématographique pour écrire des histoires. « Ce qui nous inspire », écrit-il, « ce sont les histoires qui n’ont pas encore été racontées, des histoires qui font de cet endroit un foyer, (…) des histoires sur nous. » « Black Panther a prouvé que si l’histoire était bonne, peu importe la couleur de peau ou les origines des personnages », réplique Franklin Agogho, romancier et scénariste chez Zebra Comics. Mais pour lui, le chemin sera encore long avant de réussir à changer les mentalités, autant chez les lecteurs camerounais que chez les auteurs. « Les Camerounais sont souvent dans l’attente d’une validation par l’extérieur », pointe t-il. Pour lui, la bande dessinée créée localement ferait face aux mêmes problèmes de reconnaissance que les footballeurs : « Ils ne sont acclamés qu’une fois qu’ils ont été recrutés par une équipe européenne alors qu’ils jouaient déjà très bien ici. » Certains l’ont bien compris et jouent avec cette partition, comme Martin Ngola, dessinateur d’Hellalsteen. « Dans les premiers chapitres, il y a beaucoup de combats contre les robots, beaucoup de ferraille, pour faire croire aux lecteurs qu’on les plonge dans ce qu’ils aiment bien, c’est-à dire le genre manga », sourit le dessinateur. Il poursuit : « Puis, au fil du récit, nous intégrerons peu à peu des références graphiques et linguistiques africaines. On passera de 20% à 70% de références africaines et celui qui aura aimé notre histoire ne pourra plus reculer ! On l’aura amadoué et fait aimer une histoire tout en intégrant notre culture. »

Mythes et spiritualité

Si certains auteurs se tournent vers le futur, d’autres honorent également les racines. « La BD africaine n’est pas seulement là pour parler des problèmes mais aussi aborder la culture, l’histoire du continent, la géographie, parce que des Africains, dont moi, ne connaissent même pas l’emplacement des autres pays africains, nous ne savons pas vraiment qui nous sommes, ni dans quel continent nous nous trouvons », martèle Seydou Sissokho, auteur sénégalais de Ken Bugul, récit situé au XXIIe siècle dont l’un des personnages fait référence à une statue sacrificielle zoomorphe Bambara du Culte Boli. Reine Dibussi acquiesce : « Je connaissais mieux les cultures gréco-romaines ou anglo-saxonnes et leurs représentations... le manque de connaissances sur ma culture d’origine m’a poussée à en savoir plus. » L’autrice franco-camerounaise s’est inspirée, pour sa série Mulatako, du mythe de Mami Wata, une déesse mi-femme, mi-poisson. « Ces mythes n’ont pas simplement été dévalorisés, ils ont longtemps été interdits et effacés pendant la période coloniale, pour imposer la religion du colonisateur. » Pour faire accepter à son lectorat des deux continents le fait de parler de ces mythes, Reine Dibussi prend Thor en exemple : « Le dieu du Tonnerre dans la mythologie nordique est devenu un héros Marvel ; à mon tour je raconte une mythologie en la réinterprétant. » Au Nigeria, c’est tout un panthéon de super-héros et super-héroïnes, inspirés de spiritualités méconnues ou oubliées, qui est né au sein de Comic Republic, l’un des premiers collectif d’auteurs de bande dessinée créé sur le continent africain.

À l’instar d’Eru, sorti de l’imagination de Tobe Max et Ozo Ezeogu, le professeur à l’Université de Lagos le jour, se révèle être la réplique de Yoruba, dieu de la peur lorsque la nuit tombe... Dans Vanguards, les lecteurs croisent Oshun, la déesse Yoruba des rivières et le roi du peuple Aziza issu de la forêt et dotés de pouvoirs dans la mythologie de l’Afrique de l’Ouest. Dans Guardian Prime, l’une des « super-méchantes » est Mami Wata, présentée comme la déesse vengeresse des océans. On trouve aussi un villain « légendaire » dans Visionary : Ifagbemi, l’ancien prêtre d’Ifa, dieu de la divination. « Nous voulons montrer, aux yeux du monde, ces aspects culturels perdus par les Africains et ce que le monde serait devenu si les cultures africaines n’avaient pas été touchées », écrit le collectif en introduction de sa « bible des super-méchants ». « L’univers de Comic Republic reflète les histoires, personnalités et cultures des auteurs africains qui y travaillent. (…) les personnages sont un aperçu de la façon dont les Ouest-Africains voient le monde, un regard façonné par une société aux prises avec les vestiges coloniaux autant qu’avec ses traditions issues de temps immémoriaux », ajoute-t-il.

Multilinguisme

En dépit de certaines contraintes économiques, politiques ou éditoriales, des récits naissent pour contester, rêver et faire rêver. Sur le continent, certains auteurs de bande dessinée ont choisi de s’autoéditer, d’autres se sont réunis en collectifs pour éditer des fanzines ou créer à plusieurs. Tous s’appuient sur internet, les réseaux sociaux et les applications téléchargeables pour diffuser et communiquer leur travail, comme l’équipe de Zebra Comics qui diffuse gratuitement le premier chapitre de chaque album et propose aux lecteurs qui n’ont pas de carte bancaire, d’accéder aux chapitres suivants via un système de paiement par téléphone accessible, très répandu. En moins de trois ans, une dizaine d’applications a vu le jour : Youneek, Tag comics, Comicwox, Afrocomics – dont les créateurs ghanéens ont aussi créé le jeu pour smartphone Africa’s legends, « téléchargé plus de 80 000 fois, principalement en Egypte, Nigeria et Ghana », indiquait Eyram Tawia, fondateur de la société Leti Arts, dans une interview en avril 2020.

Parmi les applications : l’éphémère projet Amadiora, une application créée par trois jeunes Ivoiriens au Japon pour « promouvoir l’excellence de la bande dessinée africaine et afro-descendante à travers le monde », comme le soulignait Affouet N’guessan, cofondatrice, qui cherchait aussi, en traduisant les albums en japonais, à faire évoluer la perception des lecteurs. « Une bonne partie du public japonais a à l’esprit que les Africains vivent et se vêtent comme les personnages de Kirikou, c’est-à-dire à moitié nus et vivant dans des cases. Mais au contact des œuvres d’Amadiora, un choc est créé et les pousse à envisager d’autres perspectives », ajoutait-t-elle lors d’une interview en décembre 2019. L’interface a, depuis, cessé d’exister. Mais la question de la langue reste centrale parmi les applications encore en ligne : les BD sont proposées, dès le premier jour de leur lancement, en plusieurs langues, anglais et français ou en amharic permettent de s’adresser immédiatement à un public plus large. Au détour d’une case, on croise aussi un mot de wolof (Ken Bugul), du camfranglais (La Vie d’Ebène Duta, Androïd Night), du duala/malimba (Mulatako)... « La BD permet de valoriser des langues locales en train de disparaître », explique Seydou Sissokho, l’auteur de Ken Bugul.

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Mulatako, par Reine Dibussi

« Glisser des mots de nos langues locales situe l’histoire », ajoute l’autrice de Mulatako, qui prend en exemple les mangas japonais ou certains films africains : « Tous les mots n’y sont pas traduits mais on comprend malgré tout. Ça laisse le spectateur à l’extérieur. Un peu comme si on lui disait “c’est une private joke est-ce que tu vas pouvoir le supporter ?” Au fond il n’a pas le choix, mais il aura croisé un mot étranger et va quand même comprendre le sens de tout ce qui sera raconté. »

BD, jeux vidéos, films d’animation

Les connexions entre bande dessinée, jeu vidéo, film d’animation s’esquissent depuis que les studios Leti Arts et Kiro’o Games ont ouvert la brêche. Cette dernière, une start-up de jeux vidéo, née en 2015 au Cameroun, a déclaré avoir déjà 491 796 euros de souscriptions (chiffres novembre 2019), 479 investisseurs dont plus de 180 actionnaires effectifs. Son objectif est d’atteindre un million de clients dans 12 pays d’Afrique d’ici 2030. Elle a imaginé un jeu vidéo baptisé Aurion qui met à l’honneur « l’univers et les mythes africains », explique Olivier Madiba, son fondateur. La bande dessinée, tirée du jeu, accessible en version numérique et papier, remporte elle aussi beaucoup de succès. Les lecteurs/joueurs sont au rendez-vous et Kiro’o continue à créer de l’emploi au Cameroun.


Le milieu du neuvième art en Afrique s’invente et s’organise loin des milieux éditoriaux occidentaux, comme l’a montré le succès de La Vie rêvée d’Ebène Duta. Elyon’s voulait raconter la vie quotidienne d’une jeune femme noire en Europe, mais s’est heurtée à l’incompréhension des éditeurs qui ne savaient pas dans quelle case ranger son histoire. « Ebène avait une vie trop normale pour eux, ils ne trouvaient pas les clichés qu’ils attendaient. » L’autrice a finalement choisi de faire financer son projet en recourant au crowdfunding, avec succès. Depuis, d’autres levées de fonds ont suivi pour financer et soutenir des histoires novatrices, moins genrées que ce qu’a longtemps offert le neuvième art. Désormais, les héroïnes se multiplient comme Aliya, Hawi, Nani, Malika, Karmzah. Camerounaise, Ethiopienne, Nigériane ou Ghanéenne, traductrice, judoka, reine et guerrière, ou encore archéologue et souffrant de paralysie cérébrale, ces héroïnes de bande dessinée incarnent une nouvelle ère, celle d’un neuvième art d’Afrique qui innove, ose, s’affranchit des modèles éditoriaux pour en imaginer d’autres et transmettre récits et talents du continent, par-delà les frontières.

Klervi Le Cozic

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