Un marathon olympique vécu de l’intérieur

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11 juillet 2021 par matvano

Marathon (Nicolas Debon – Editions Dargaud)

Amsterdam, le 5 août 1928. Soixante-neuf coureurs s’apprêtent à prendre le départ d’une des épreuves olympiques les plus mythiques: le terrible marathon. Ils s’élancent depuis l’Olympisch Stadion, sous les acclamations de la foule. La course s’annonce indécise, car les favoris sont nombreux. Il y a les Américains, « les mieux soignés, les mieux chaussés, les mieux nourris… et d’une foi presque insolente en leur supériorité ». Il y a les Anglais, considérés par beaucoup comme « l’équipe la plus solide ». Il y a les Mexicains, dont on dit qu’ils pourraient « courir des jours entiers sans boire ni dormir ». Il y a aussi le Japonais Yamada, un coureur qui paraît redoutable et déterminé. Sans oublier, bien sûr, les « Finlandais volants », qui dominent outrageusement le demi-fond mondial depuis dix ans. Les vrais épouvantails, ce sont eux. Par contre, les 4 coureurs de l’équipe de France ne font pas vraiment partie des favoris. Surtout El Ouafi, ce « petit Arabe » dont les journalistes ont oublié le nom, et qui gagne sa vie comme ouvrier chez Renault à Billancourt. « Il peut trotter pendant des heures sans une plainte, même si on ne l’a jamais vu dépasser les dix-sept kilomètres horaires. Le jour où on organisera des courses de cent kilomètres, il aura peut-être sa chance », rigole un spectateur, en s’adressant au journaliste Louis Maertens. Mais ce dernier ne l’écoute pas vraiment, car il ne veut surtout pas rater l’autocar qui lui permettra de suivre la course directement derrière les coureurs. Il sait déjà que l’épreuve sera particulièrement éprouvante cette année, car il y a un vent terrible qui souffle sur les polders autour d’Amsterdam. Dès le début de la course, la force du vent se voit aux drapeaux situés dans le stade, qui sont « tendus à en faire péter les hampes ». Jusqu’à la mi-course, le vent est favorable aux athlètes, mais ce n’est qu’une remise de peine. Dans la deuxième partie du parcours, les coureurs doivent en effet revenir vers le stade olympique au milieu des champs de tulipes. Forcément, lorsque les paysages deviennent moins urbains, ils se retrouvent davantage exposés au vent. Et en plus, c’est un vent de face!

Alors que les Jeux Olympiques débutent dans quelques jours à Tokyo, cette BD nous plonge déjà dans l’ambiance olympique. La force de ce singulier « Marathon » signé par Nicolas Debon est en effet de nous faire vivre le marathon des JO d’Amsterdam en 1928 quasiment de l’intérieur, comme si on était dans le corps et dans la tête des athlètes. Au fil des 128 pages de l’album, on a vraiment l’impression de ressentir les efforts qui, forcément, deviennent de plus en plus difficiles au fur et à mesure que la ligne d’arrivée se rapproche. A certains moments de la course, on croit qu’un coureur est imbattable et qu’il est parti pour gagner mais quelques kilomètres plus loin, il craque, sans doute parce qu’il est parti trop vite ou parce qu’il a présumé de ses forces. « Quand on court un marathon, on ne peut pas tricher », peut-on lire dans l’album. « L’avocat côtoie l’ouvrier, l’aristocrate, le paysan… Tous endurent les mêmes peines, résistent aux mêmes éléments. Les diplômes, la renommée, la fortune ne sont d’aucun secours: seules les jambes parlent le temps de la course. » On l’aura compris: cette BD est avant tout une formidable description d’une performance sportive. Nicolas Debon décrit de façon linéaire mais passionnante une course qui rassemble dans une même souffrance des coureurs de tous les horizons et tous les milieux sociaux. Au-delà de cet aspect purement sportif, « Marathon » est aussi un roman graphique qui sort de l’oubli El Ouafi Boughéra, un coureur inconnu et méprisé de tous qui va, contre toute attente, briller dans ce marathon particulièrement exigeant. Le temps d’une BD, Nicolas Debon réhabilite ce « petit Arabe », en faisant revivre son instant de gloire inattendu. Un triomphe hélas éphémère puisque l’homme retombera dans l’anonymat par après, avant de mourir dans des circonstances troubles, comme le rappellent les quelques pages documentaires à la fin de l’album. Et puis bien sûr, il y a l’aspect graphique de « Marathon », qui est vraiment remarquable. Nicolas Debon utilise peu de texte pour décrire la course, mais il n’en a pas besoin. Ses dessins se concentrent sur un visage dans l’effort, des jambes qui courent, le paysage qui défile, les arbres qui se plient sous l’effet du vent… Certaines illustrations ressemblent presque à de la peinture impressionniste, notamment dans le rendu du ciel tourmenté. Les planches aux couleurs sépia, avec des touches bleutées, sont d’une beauté absolue. De quoi rappeler à tous les bédéphiles que si Nicolas Debon est un auteur qui publie rarement, ses BD valent toujours le détour.

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