Chronique : Aaron (Dargaud)

Il y a 1 semaine 25

C oincé par des examens à repasser, Aaron passe son été à potasser dans sa chambre. Il s’octroie quand même des pauses-BD entre deux chapitres. Depuis quelques jours, il a remarqué par la fenêtre un garçonnet qui joue sur le terrain en bas de chez lui. C’est un peu triste de s’entraîner tout seul au football. Un jour, il devrait aller le rejoindre. En attendant une occasion, il a rendez-vous en fin de semaine avec son pote Mathieu dans un bar. Ce dernier va encore le bassiner avec ses histoires de drague à moitié vraie. C’est bon, tout le monde a compris, c’est le roi des tombeurs et toutes les filles sont folles de lui. Comme s’il n’y avait que ça dans la vie.

Après Hubert, album introspectif s’il en est, Ben Gijsemans continue d’explorer le fond de l’âme humaine en abordant une problématique psychologique difficile et taboue. Le personnage principal, un jeune adulte autour de la vingtaine, est en fait un grand ado qui se cherche encore. L’école, les amis, les copines, le futur qui s’ouvre devant lui. Rien de très extraordinaire, sauf pour cette habitude qu’il a d’être subjugué par les enfants. Un penchant déplacé qui se révèle immédiatement gênant, mais impossible à empêcher ou à ignorer. Comment réagir ? À qui parler ? Peut-on seulement parler de cette tendance à quelqu’un sans passer pour un monstre ? Suis-je un monstre ? Oui, ce n’est pas normal. Au secours !

L’attirance instantanément contrebalancée par la répugnance et l’auto-incompréhension dans laquelle son héros se débat sont méticuleusement décrites pratiquement sans un mot. Le trait ultrafin reprenant les manières de l’âge d’or du strip (George MacManus et, surtout, Frank King viennent à l’esprit) du dessinateur se montre chirurgical de précision. Pas d’effet de manche inutile ou de trucs de mise en page grandiloquents, juste une description répétitive, presque monotone, d’un quotidien qui déraille au détour d’un regard ou d’une pensée. Cette intériorisation totale n’empêche pas le déchirement d’Aaron de percoler dans chaque case. En effet, pour le lecteur, il est inconcevable de ne pas penser aux pires atrocités que la pédophilie a engendrées. La latence de ce qui pourrait arriver – le week-end en famille avec le petit neveu, par exemple – rend la lecture insoutenable de ressenti.

Sans jugement ou tentative d’explication sur le comment ou le pourquoi, Gijsemans raconte implacablement l’apparition d’une déviance criminelle et intolérable. Un écart de la part d’Aaron et de nombreuses vies seront touchées, voire détruites. Remarquable d’intensité et de retenue, Aaron est un ouvrage puissant et délicat propulsé par une maîtrise inouïes des codes de la bande dessinée. Assurément à lire et à faire lire.

Par A. Perroud

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