Chronique : Even (Zidrou/Alexei) - Even (Delcourt)

Il y a 3 semaines 55

J ahida Belinski, cofondatrice de l’Erospital de Montpellier 2, s’est suicidée. Fredérico, son époux est profondément perturbé. Son traumatisme s’enracine. Il consulte donc le Docteur Sidibé qui a ouvert la voie de soins fondés sur l’orgasme. Précisément, des algorithmes neuro-érogènes permettent de reprogrammer les pulsions d’un agresseur sexuel comme de contribuer aux deuils via une réplico-thérapie. Dans ce monde édifié strictement sur l’apparence, les Ugs (disgracieux) ne bénéficient pas des mêmes droits. Ils exercent des métiers moins considérés et sont invisibles aux yeux des privilégiés, les Swiits (ravissant). Seulement, si un individu est négligé des autres, il n’en est pas pour autant aveugle aux eVen-ements.

Le prolixe scénariste Zidrou a construit un thriller sensuel, injuste et dense. Il y aborde la dictature du beau qui plane sur notre société de l’image. Il force le trait en empreignant son récit de ségrégation esthétique et huile le tout par une pseudo-enquête, qui peine à se développer. D’abord, l’écrivain pose adroitement les bases de son univers dystopique. Ainsi, une poignée de pages de réclames publicitaires joue le rôle de prologue permettant de dévoiler une part du contexte sociétal. S’ensuit un jeu de personnages. Une veuve au seuil de sa vie dépense ses deniers afin de revivre la passion de son premier amour. Ensuite, un violeur subit un protocole faisant écho à celui suivi par Alex De Large, protagoniste principal du long-métrage Orange Mécanique (1971) de Stanley Kubrick. Sans oublier, la famille de « moches » dont la mère nettoie les sécrétions des « beaux » sur des fauteuils moelleux et dans des ambiances cosys. C’est alors que l’auteur pique la curiosité du lecteur en introduisant, un professeur imbu de sa personne, un homme dévasté et une journaliste désireuse de faire un coup. La galerie des acteurs est dévoilée. Les arcs narratifs se mettent en branle efficacement. L’album a de la tenue, mais l’intensité s’essouffle à l’heure de la révélation finale.

La partition graphique d’Alexeï Kispredilov est distinguée et lisible. Son dessin assisté à l’ordinateur s’inscrit dans une veine semi-réaliste, dont la copie présente un cousinage évident avec L’Apocalypse selon Lola d’Arthur Qwak. Sa ligne est fine et entrecoupée d’un geste épais. Quelques aplats de noir viennent contraster des atmosphères colorées par tonalités – l’ocre, des touches de vert et de bleu et, à l’instar de la couverture, un dégradé du violet au rouge bordeaux. À l’occasion de scènes silencieuses et maîtresses, l’artiste propose des enchainements de cadrages justes. L’intention du duo de créateurs est comprise par une composition adroite qui évite de plonger dans la luxure et l’explicite. L’absence de didascalie en renforce l’effet. Bref, le job est bien fait !

La maison d’édition Delcourt promeut l’œuvre comme un mélange de Bienvenue à Gattaca (1997) d’Andrew Niccol et de Basic Instinct (1992) de Paul Verhoeven - un résumé audacieux qui a dû vrai, même si la critique ne porte pas sur l'eugénisme.

Agréablement tendancieuse et porteuse d’un message de tolérance, la fiction eVen interroge l'aspect et les faux-semblants.

Par Y. Machado

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