Chronique : Les grands cerfs (Daniel Maghen)

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L a ville, il faut bien y aller de temps en temps, ça ne dure qu’un instant, heureusement. Pamina ne se sent à la maison qu’aux Grandes Huttes, son petit coin à elle perdu dans la forêt alsacienne. Et puis, il y a les animaux sauvages, les cerfs spécialement. Initiée à l’affût et la traque par Léo, la jeune femme est tombée sous le charme magnétique de ces magnifiques bêtes. Une passion qui pourrait bien se révéler dangereuse selon Nils, son mari. Surtout, qu’elle n’est pas seule sur la piste des cervidés, les chasseurs hantent également les bois.

Adaptation du roman éponyme de Claudie Hunzinger, Les Grands Cerfs est un récit oscillant entre introspection et éveil écologique. En apprenant à connaître son environnement et ses habitants, l’héroïne va devoir aller au-delà d’elle-même. Mal installée sur une planche d’une cache sommaire, les heures sont longues et dures à devoir rester immobile dans l’espoir d’une rencontre fugace et toujours incertaine. Spécialiste de l’épure, Gaétan Nocq n’a gardé que l’essentiel du livre d’origine : la nature et sa fragilité face au monde des hommes. Pamina n’est finalement qu’un fil rouge servant de lien entre ces deux sphères aussi inégales qu’interconnectées. Oui, le règne animal est en train de disparaître face à la bestialité des pratiques humaines, le tout sous le couvert d’une rationalisation intellectuelle bien huilée. Ainsi, le chasseur ne tue pas, il prélève, car il est indispensable de réguler les populations (laissées sans prédateurs depuis que les loups et les ours ont été exterminés il y a longtemps). Ce constat est bien connu des militants écologistes, même s’il n’apparaît que trop rarement aux unes des médias.

Malheureusement, l’approche scénaristique quasi-minimaliste de l’auteur de Rapport W manque de chaleur et de chair. Les protagonistes, Pamina en particulier, mais Nils et Léo sont logés à la même enseigne, s’avèrent à peine présentés et leurs cheminements respectifs impossible à totalement comprendre ou partager. Qui sont-ils ? Pourquoi ont-ils choisi cette région isolée afin d’y vivre ? Que cache cette passion subite pour la grande faune ? Peu ou pas informé de ces considérations, le lecteur n’en saura rien et devra se contenter de les suivre d’un peu trop loin pour se sentir vraiment concerné.

Puis, certains choix esthétiques surprennent également. Le traitement en bleu à peine rehaussé de quelques moments rougeâtres rend un peu perplexe. Ville, arrière-pays, intérieur, extérieur, jour, nuit, hiver, printemps ou été, tout l’album est vu à travers un même et seul filtre chromatique un peu brouillardeux, voire onirique. L’idée est intéressante, mais tellement poussée dans ses extrêmes que la lecture en finit presque par devenir lassante.

En raison d'une narration chiche en contexte et d'une mise en image particulièrement jusqu’au-boutiste, Les Grands Cerfs reste terriblement terre-à-terre et n’arrive jamais à sublimer ou faire porter son message au-delà de la simple petite anecdote personnelle.

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