Chronique : Tananarive (Glénat)

Il y a 2 mois 89

A h, les anecdotes de Jo sur ses tribulations aux quatre coins du monde ! Amédée ne s’en lasse pas, voyageant par procuration en écoutant son ami, lui qui n’a jamais quitté sa province. Puis un matin, son voisin au verbe haut passe l’arme à gauche. Déprimé, le notaire retraité se morfond jusqu’à ce le maire le relance sur la succession du défunt. Piqué par la curiosité, Maître Petit-Jean endosse son imper défraichi et, sous le regard préoccupé de son épouse, il prend la route dans une voiture brinquebalante afin de retrouver un potentiel héritier. Vérités et surprises l’attendent, à commencer par un passager aussi familier qu’inattendu.

Avec son titre à la consonance exotique, le turquoise de sa couverture sur lequel se détache l’orange pétant d’un coupé fumant et la girafe qui y passe le cou, Tananarive accroche l’œil et fleure l’aventure. En la matière, l’album concocté par Mark Eacersall (GoSt 111) et Sylvain Vallée (Katanga, Il était une fois en France) remplit sa promesse, en entraînant dans un road-trip maîtrisé et qui tient en haleine d’un bout à l’autre des cent seize planches.

Le récit débute par une de ces soirées entre copains où fusent les souvenirs ; le ton est jovial, enlevé, jusqu’au premier coup de frein, le retour du petit casanier décati près de sa femme et le décès, le jour suivant, de beau parleur vieillissant mais encore fringuant. Ensuite, la narration slalome et vire au rythme de l’enquête d’Amédée et de son tacot crachotant. La grisaille et le crachin nordistes accompagnent le voyageur qui, si le chemin ne le mène pas sous les tropiques, vit malgré tout un véritable rodéo émotionnel, chaque halte, partagée avec le lecteur-spectateur, laissant planer l’espoir d’une résolution qui ne viendra qu’à son heure. Les révélations se succèdent et l’image de Joseph (grand) Seigneur s’écorne quelque peu, sans pour autant lui faire perdre de sa superbe. Dans le même temps, le notaire effacé grandit, prend de l’assurance, se trouve lui-même. En parfaite adéquation avec le reste de l’histoire, le dénouement arrive comme un ultime virage qui prend aux tripes et efface d’un coup d’œil la dernière certitude erronée.

De son côté, le dessinateur offre une magnifique composition graphique au découpage cinématographique qui fonctionne terriblement bien et que subliment les couleurs de Delph. Croqués avec vivacité, les nombreux protagonistes possèdent une vraie présence et sonnent juste. De plus, le trait expressif et dynamique restitue remarquablement leurs ressentis et leurs états d’âme. Il plante également un décor convaincant, allant du petit pavillon avec jardin d’une province bourgeoise aux barres d’une cité HLM, en passant par des autoroutes sous la pluie et des motels et discothèques miteux. S’y ajoutent les touches de fantaisie tropicale qui s’invitent dans le paysage ; elles soulignent le décalage entre les trésors de l’imagination et une réalité bien moins colorée.

À la fois quête et récit intime, Tananarive se révèle aussi captivant que rondement mené. Embarquer dans ses montagnes russes, c’est s’assurer un délicieux moment de lecture et une formidable équipée humaine qui saura toucher au cœur.

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