Chronique : Un certain Daneri (Éditions iLatina)

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Un certain Daneri marque la première collaboration entre Alberto Breccia et Carlos Trillo. Au fil des huit courts récits, réalisés entre 1974 et 1978, les auteurs composent une étrange partition, très sombre et énigmatique. Leur personnage principal reste insaisissable. Il est présenté comme détective privé... faute de mieux. Il semble être porteur d'une histoire compliquée qui le rattache à toute la faune interlope qui hante les quartiers pauvres de Buenos Aires. Il erre dans son imperméable sans forme, traînant une aura trouble, à la fois désabusée et désintéressée. Il vit dans un décor de fin de siècle, qui pue la misère, la corruption, le mensonge... un vrai cloaque. Il accepte certains contrats, qui flirtent avec la légalité ou la morale. S'il semble ne guère se faire d'illusion sur une quelconque forme de justice, il n'hésite pas à l'administrer lui-même... quitte à faire fausse route.

Il faut se rappeler que ces planches ont été réalisées alors que l'Argentine sombre inexorablement dans la dictature. Si les histoires ne comportent aucune allusion directe à la situation politique, elles traduisent malgré tout une forme de désespoir qui fait écho à l'insécurité grandissante. Les repères se brouillent. Les certitudes volent en éclat. Il ne faut dès lors pas s'étonner que les gens adoptent un comportement irrationnel.

Les récits sont très courts, ne permettant pas la mise en place d'intrigues complexes ou de personnages fouillés psychologiquement. Ils vont à l'essentiel, secs comme des récits de hard-boiled. Ils en reprennent une partie des codes et des situations. L'intérêt vient de la manière dont Alberto Breccia les illustre, multipliant les effets. Ils superposent les couches, intègrent des photos, alternent à-plats d'un noir profond et effet délavés à base d'encres diluées. Entre réalisme et abstraction, il définit un monde presque onirique, avec sa part de mauvais rêves. Le résultat se ressent plus qu'il ne se lit, tout en ambiances et en atmosphères.

Il reste fascinant de voir le sort réservé au travail du maître argentin. Bien qu'il soit considéré comme un artiste essentiel, de nombreuses œuvres n'avaient jamais été traduites. Souvent, les éditeurs doivent composer à partir de reproductions, les originaux ayant été égarés ou perdus. De plus, les grandes structures passent souvent leur tour, laissant aux petites maisons, comme iLatina, se débrouiller pour proposer des ouvrages à la hauteur du matériel de base. Ce livre propose sans doute la meilleure qualité possible au vu des moyens mis en œuvre. Il est dommage que le travail d'Alberto Breccia n'ait pas encore bénéficié de l'écrin qu'il mérite.

Par T. Cauvin

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